Bien avant que le scandale n'éclate, la Société Générale a déboursé sans broncher cette fabuleuse somme de 3 milliards d'euros pour couvrir les transactions de jérôme Kerviel. Cette stupéfiante révélation figure dans un rapport confidentiel, rédigé, en mars dernier, par la Commission bancaire, le service de la Banque de France chargé de contrôler les établissements financiers.
Ce chiffre semble d'autant plus fou qu'il représente plus de la moitié du bénéfice annuel de la Société générale ( 5,2 milliards en 2006), dont les dirigeants s'obstinent à affirmer, qu'ils ne savaient rien de l'énormité des transactions effectuées par Kerviel. Cela paraît invraisemblable. Et la commission bancaire s'étonne que la banque n'ait pas "prêté attention" à ces "opérations hors-normes": "cinq versements supérieurs à 500 millions d'euros" Par jour !
Sur la base des conclusions de ce rapport, la Société générale a écopé, le 4 juillet, d'une amende de 4 millions ( une misère) pour "carences graves du système de contrôle interne". Le gendarme des banques relève en particulier que "plusieurs insuffisances mises en lumière par l'affaire Kerviel avaient été identifiées, parfois depuis plusieurs années", mais jamais corrigées. Notamment en raison de "choix managériaux privilégiant, à certains égards, la rentabilité à court terme".
La banque se serait-elle montrée plus soucieuse de gagner des sous que de contrôler ses opérations?
Jusqu'où cette recherche de la "rentabilité à court terme" a-t-elle été poussée ?
Les accusations de la commission bancaire relancent l'hypothèse selon laquelle certains responsables de l'établissement auraient, comme l'affirme Kerviel, fermé les yeux sur ses opérations illicites pour sauvegarder leurs bonus liés à leurs résultats faramineux.
La Génerale s'en défend mordicus. Selon le rapport de son inspection interne remis, le 23 mai, aux juges Françoise Desset et Renaud Van Ruymbeke, le trader aurait simplement profité d'une "hiérarchie défaillante".
La Commission bancaire refuse, elle, de "déterminer des culpabilités ou des responsabilités individuelles", renvoyant pour cela aux conclusions de l'instruction judiciaire. Mais, à la lecture de cet épais document - 222 pages, annexes comprises-, on se demande comment les services de la Générale ont bien pu ne pas repérer les libertés prises par leur trader.
Aucune réaction, par exemple, quand Kerviel amasse une plantureuse trésorerie - six à huit fois supérieure à celle de ses collègues. Au début de 2008, il avoue à son responsable hiérarchique qu'il est à la tête d'un pactole de 1,4 milliard. Soit plus du quart du bénéfice annuel de la banque. Un joli jouet pour s'amuser encore sur les marchés. Seule réaction du chef: s'assurer qu'il a bien placé le magot. Ces résultats mirifiques sont pourtant "inexplicables, au regard du mandat confié au trader", tranche la Commission. Laquelle s'étonne que ces "flux de trésorerie (...) n'aient pas attiré l'attention des responsables (...), voire de la trésorerie centrale". De même, la fraude aurait pu, à plusieurs reprises, être découverte " si les anomalies détectées avaient donné lieu à des investigations plus approfondies".
Limites élastiques
De toute façon, l'ambiance n'était pas, c'est le moins que l'on puisse dire, à l'application rigoureuse du règlement. Les experts de la Banque de France notent que les activités du service de Kerviel "donnaient lieu à des dépassements très fréquents et parfois substantiels". Un jour sur cinq, exactement, ajoute le rapport, les limites d'opérations fixées par sa banque étaient violées. "Ces dépassements dûment reportés à la hiérarchie (...) auraient dû susciter des réactions."
Il y a pourtant eu quelques observateurs plus attentifs pour tirer la sonnette d'alarme. A deux reprises en novembre 2007, la Bourse germano-suisse Eurex s'est inquiétée du montant énorme des opérations que Kerviel réalisait avec elle. Et elle a interrogé la Société générale sur ces mouvements insensés. "Le caractère relativement exceptionnel de la demande d'Eurex" aurait dû alerter la hiérarchie du trader, estime la Commission. En fait d' "alerte" , le service déontologie de la banque, dépendant de la direction générale, a chargé... Jérôme Kerviel en personne de préparer une réponse pour expliquer ces curieux mouvements.
Une réponse évidemment rassurante...
Article extrait du Canard Enchainé
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