Les contribuables fantômes d'un agent des impôts

"Dans sa vie quotidienne, rien ne laissait penser ça : un train de vie normal, pas de luxe, rien", confie un proche. Toute sa famille tombe de haut : "On cherche à comprendre", glisse son frère. "Le cas n'est pas banal", reconnaît Xavier Richaud, procureur de la République de Lyon.

Jean-Luc S., 53 ans, agent des impôts, a été placé en détention préventive le 8 août à Lyon. La qualification de sa mise en examen sonne comme une réprobation offusquée : "Soustraction de biens publics par personne chargée d'une mission de service public, faux en écriture publique et usage."

Ce fonctionnaire de la catégorie C a été présenté à un juge au nouveau palais de justice de Lyon, rue Servient, à quelques centaines de mètres de la cité administrative d'Etat, où il exerçait sans vagues son emploi d'agent de constatation, parmi plus de 1 500 agents des impôts.

Marié, un enfant, sans histoire, Jean-Luc S. est soupçonné d'avoir détourné à son profit 438 000 euros en dix ans, depuis son petit bureau anonyme, selon un procédé extravagant dans la rigueur des rouages fiscaux. "J'ai imaginé de créer des dossiers", a-t-il avoué aux enquêteurs de la division financière de la direction interrégionale de police judiciaire (DIPJ).


CASINO ET SOIRÉES FESTIVES


A partir de dossiers clôturés, le fonctionnaire inventait de fausses situations. Exemple : il créait des frais de garde d'enfant dans un foyer et générait ainsi un crédit d'impôt. Le chèque de remboursement, émis au nom du Trésor public, partait en direction du compte du fonctionnaire, via des noms d'emprunt ou des comptes de proches. Il aurait aussi inventé une personne sous tutelle pour justifier des transactions bancaires. "Plus c'est gros, plus ça passe", se désole un ancien collègue du fonctionnaire qui se souvient d'un "homme parfaitement affable".

Selon une source judiciaire, la multiplication des mouvements d'argent sur son compte a fini par attirer l'attention de sa banque. Ce qui a déclenché une enquête interne de la direction des services fiscaux et des conséquences pénales implacables. Dans ses déclarations aux enquêteurs et au juge Dominique Brault, Jean-Luc S. a expliqué qu'il dilapidait l'argent détourné, afin de financer sa double vie. Le jour, père de famille vivant en appartement de type HLM, bien noté par sa hiérarchie, souvent en réunion ; la nuit, joueur au casino, amateur de soirées festives en galante compagnie : deux existences reliées par une faille intime, inconnue de tous jusqu'à sa chute.

Article par Richard Schittly, extrait du Monde

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