Opérateurs téléphoniques, banques, compagnies aeriennes : concurrence ou connivence?

Le docteur Sarkozy a rédigé son ordonnance, le 13 mai dernier, en  présentant sa fameuse loi de modernisation de l'économie. Il faut "rendre du pouvoir d'achat aux Français en créant les conditions de la concurrence pour faire baisser les prix".

nicolas_sarkozy_loi_modernisation_economie_concurrenceCette très orthodoxe déclaration de confiance dans les vertus du marché se heurte cependant à la résistance de secteurs entiers de l'économie qui s'organisent pour échapper à la sacro-sainte "libre concurrence". De subtiles stratégies commerciales, fondées sur la complexité et le caractère inextricable des propositions, conduisent à empêcher toute comparaison entre divers fournisseurs. Comment choisir un opérateur de téléphonie quand le marché propose plusieurs centaines de combinaisons, toutes différentes ? Quelle compagnie aérienne préférer quand les prix des billets changent tous les quarts d'heure ? A quelle banque confier son argent si l'on ne peut comparer le subtil cocktail, toujours illisible, de frais, commissions et droits divers des unes et des autres?

Montagnes russes aériennes

Air_France_sarkozy_delta_airlinesAujourd'hui, les tarifs des vols aériens montent et descendent au fil des jours, sans raison apparente.
Exemple de ce jeu de montagnes russes: l'achat d'un aller-retour Paris-Nice sur Air France. Pour un départ le 22 juin dernier, un passager ayant réservé un mois à l'avance aura déboursé 315 euros. Il lui aurait fallu payer 361 euros s'il avait réservé deux semaines avant, et seulement 302 l'avant veille du départ.
Faut-il alors prendre son billet le plus tard possible ?
Non! Car pour un départ le 24 juin, c'était l'inverse. Le prix du biller n'a pas cessé de monter: 224 euros pour une réservation un mois avant, 292 un peu plus tard, et finalement 452 l'avant veille du départ!
Les passagers d'un même vol peuvent ainsi avoir payé une vingtaine de tarifs différents, allant parfois du simple au double.

Ce n'est pas notre faute, plaident à l'unisson les compagnies aériennes. C'est la faute au "Yield management", une technique de marketing inventée il y a une vingtaine d'années par la compagnie américaine Delta Airlines, et aujourd'hui adoptée par tous les transporteurs ( y compris la SNCF) et aussi par beaucoup de chaînes d'hotels.
But du jeu: remplir les avions au maximum. Les compagnies établissent des tableaux prévisionnels: un mois avant le départ, par exemple, la moitié des places doivent avoir été réservées. Si ce n'est pas le cas, la compagnie consent un rabais pour attirer le client.
Mais si les réservations ont pris de l'avance, elle fait monter les prix. Quitte à les baisser de nouveau plus tard et à les réaugmenter, deux jours avant le départ, si trop de sièges restent vides.
Pour les compagnies, "c'est la concurrence commerciale sauvage". "Tout le monde scrute les prix des autres, affirme un porte-parole d' Air France, et chacun ajuste son propre prix heure par heure, pour remplir son avion."
Mais pour le client, le système est incompréhensible et imprévisible. En fait de concurrence, c'est plutôt de loterie qu'il s'agit.

Le secret des tarifs bancaires

Comment choisir la meilleure banque, celle qui rend le plus de services en ponctionnant le moins ? Bien malin qui pourrait répondre à cette question. Car l'examen attentif des "conventions de compte de dépôt " ou des "tarifs applicables aux particuliers", souvent riches d'une dizaine de pages, ne permet aucune comparaison.
Entre le prix du relevé, mensuel ou hebdomadaire, la cotisation pour une carte de paiement, les virements, l'accès Internet, la taxation des incidents, la rémunération de comptes d'épargne, les frais de dossier pour un prêt ou les commissions sur ordre d'achat ou de ventes d'actions, Harpagon n'y retrouverait pas sa cassette.

Il faudrait, pour bien choisir, simuler une année d'utilisation, avec les conditions de chaque établissement. Une tâche impossible pour le particulier, mais un jeu d'enfant pour les banques, qui savent, à tout moment, combien rapporte tel ou tel client. Il y aurait bien un moyen de s'y retrouver: la création d'un service bancaire de base pour les opérations le plus usuelles, que toutes les banques devraient proposer à leurs clients. La comparaison, et donc la concurrence, deviendrait facile.
Allez savoir pourquoi, les banques s'opposent énergiquement, avec un bel ensemble, à ce projet sans cesse remis à plus tard.

La téléphonie brouille les coûts

operateurs_telephoniques_telephonie_mobile_sfr_SFR_bouygues_orange_sarkozyOrange commercialise actuellement 51 types d'abonnements de téléphonie mobile. Bouygues fait un poil mieux, avec 59 contrats possibles. SFR serait à la traîne, avec seulement 27 offres, si cet opérateur ne proposait à ses clients de composer eux mêmes leur forfait selon leur propre recette. Et si l'on ajoute à toutes ces propositions alléchantes les diverses options complémentaires ( assurance, accès aux annuaires, factures détaillées, etc), ce sont des milliers de possibilités qui s'offrent au chaland. Le paradis du consommateur?

Au contraire: cet infernal maquis, dans lequel les vendeurs eux-mêmes se perdent, interdit toute comparaison entre opérateurs, et tue ainsi la concurrence. Est-il plus intéressant de choisir celui ci, dont le forfait de trois heures est moins cher mais le dépassement, ruineux? Ou plutôt celui la, qui brade les SMS mais bastonne sur la minute de communication ?
"C'est une stratégie délibérée de la complexité, explique le directeur d'un réseau qui ne tient pas à être cité. Si on acceptait une concurrence sur le prix de la minute seule, on risquerait d'arriver rapidement aux prix les plus bas, comme cela s'est produit pour l'Internet haut-débit. Chacun propose donc sa propre formule, légèrement différente de celle du voisin."
Et pour appâter chaque catégorie de clientèle, les services commerciaux mitonnent des petits plats alléchants: davatange de SMS pour les ados, appels gratuits le week end pour les actifs. Mais ces cadeaux sont compensés par une subtile tarification des autres prestations. Et, contrairement au client, l'opérateur sait exactement, grâce à des logiciels très élaborés, combien va rapporter tel type d'abonnement.

Selon une enquête réalisée en février dernier par "Que choisir?", "il n'y a pas eu une vraie baisse généralisée des factures de téléphone mobile entre 2003 et 2007, alors même que l'usage d'infrastructures amorties autoriserait une forte réduction des prix". Résultat: les opérateurs de téléphonie mobile dégagent aujourd'hui une marge brute proche de 30%. Seule l'industrie du luxe affiche semblable rentabilité. Et pour continuer à se gaver, ces trois mastodontes font front commun afin d'obtenir que le gouvernement n'accorde pas une quatrième licence de téléphonie mobile à un petit opérateur qui risquerait de troubler cette belle harmonie.


Article extrait du Canard Enchainé

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